vendredi 20 mars 2015

Y aurait-il quelque chose de pourri dans l’État du Mexique ?


Ayotzinapa

jeudi 6 novembre 2014, par Georges Lapierre
 
Y aurait-il quelque chose de pourri dans l’État du Mexique ?
Le présent a un côté inédit qui nous surprend toujours. Nous avons bien des références tirées d’un passé plus ou moins proche sur lesquelles nous avons tendance à nous appuyer, elles nous trahissent pour nous donner un point de vue tronqué, faussé, sur le présent. Elles sont comme un voile, une tache dans notre œil qui trouble notre vue si bien que nous n’arrivons que difficilement à saisir notre présent dans sa crudité. Il faut qu’éclate un massacre massif de gens sans défense comme à Acteal en décembre 1997 (quarante-cinq personnes de l’association Las Abejas) ou à Iguala aujourd’hui (six personnes tuées par la police municipale et quarante-trois étudiants de l’école normale rurale d’Ayotzinapa disparus et sans doute exécutés et brûlés) pour que nous prenions conscience, pour un court instant, de la réalité. Nous nous indignons alors. Comment, la réalité ne correspond pas à l’idée que nous nous en faisons ? Voilà qui est scandaleux ! Être tirés ainsi de notre douce somnolence ! Puis nous mettons ces assassinats collectifs sur le compte des paramilitaires, de la mafia, d’un maire corrompu et, pour tout dire, de l’exception mexicaine. Nous arrangeons notre conscience comme nous tapotons nos oreillers et c’est tout juste si l’assassinat de Rémi par la gendarmerie en France nous secoue et nous rappelle à l’ordre (l’exception mexicaine ? Hum, hum…) ; mais quelle idée aussi de s’en prendre à l’État de droit (sans doute le droit de tuer ceux qui s’acharnent à nous réveiller). Combien de temps resterons-nous éveillés ?
Nous sommes en guerre, nous nous trouvons jetés au cœur d’une guerre sociale qui ne dit pas son nom, vite rendormons-nous, nous ne sommes pas concernés. Dans une guerre sociale, il n’y a pas de prisonniers, il y a seulement des disparus, des gens qui sont enlevés, torturés puis exécutés. On se soumet ou l’on disparaît (« je pense donc je disparais »). Depuis la déclaration de guerre de Calderón en 2006 jusqu’en février 2013 il y eu 26 000 personnes disparues au Mexique (selon le ministère de l’Intérieur) et 102 696 personnes assassinées (plus 23 643 depuis la prise de fonction de Peña Nieto) [1].
Tout ce qui fait obstacle à l’activité capitaliste est impitoyablement détruit, et l’activité capitaliste se présente au jour le jour, au quotidien, comme l’activité de l’individu-roi animé uniquement par le goût de l’argent et du pouvoir : L’Unique et sa propriété, le monde comme sa propriété. Nous nous trouvons jetés au centre d’une guerre sociale d’un nouveau genre ou plutôt qui arrive à ses extrémités : la guerre de l’individu-roi, de celui qui a l’argent dans la tête (dont le prototype est le marchand capitaliste) contre la société. Nous étions habitués jusqu’à présent à des confrontations idéologiques : la société bourgeoise (dite encore marchande, dite encore capitaliste, dite encore démocratique) contre la société théocratique (fasciste ou communiste, Hitler ou Staline) et nous étions habitués à toutes les combinaisons possibles : communistes et fascistes contre les bourgeois ; fascistes et bourgeois contre les communistes ; communistes et bourgeois contre les fascistes. La disparition de quarante-trois normaliens n’est pas sans évoquer d’autres disparitions, d’autres enlèvements, d’autres tortures, d’autres massacres, il n’y a pas si longtemps, au Chili, en Argentine, etc., au Mexique aussi ; et, à la même époque, la même complicité, la même indignation, une indignation qui a pour fin ultime de cacher une complicité bien réelle. Cette guerre idéologique s’est prolongée jusqu’à nos jours surtout en Amérique latine entre des groupes guérilleros d’obédience marxiste et l’armée. Nous connaissons bien encore, surtout en Europe, face à la déroute sociale annoncée une certaine attirance pour le fascisme. Cette guerre idéologique prend aussi ces derniers temps une forme religieuse : fondamentalisme judéo-chrétien face au fondamentalisme musulman. Pourtant cette référence idéologique est déjà du domaine du passé et ne nous apporte qu’une fausse conscience du présent.
La tuerie d’Iguala révèle la collusion d’intérêts entre les cartels de la drogue, les politiques et les hommes d’affaires, et je pourrais ajouter la presse et l’ensemble des médias de masse. Le capitalisme et, avec lui, l’individualisme avancent au pas de charge au Mexique et il s’agit de constituer au plus vite un monde disons de notables, c’est-à-dire d’individus qui ont l’argent dans la tête, au sein des régions ; et ces nouveaux riches, ces nouveaux individus-rois prennent la place des caciques traditionnels désormais hors du coup. Nos notables, nos chers bourgeois, gardaient encore une dimension sociale, illusoire, certes, mais qui leur permettait de se présenter par le biais de la Constitution comme les garants de la vie sociale. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, le capitalisme a bien toujours un côté monolithique avec ses grands marchands, ses banquiers spéculant sur les échanges marchands à venir mais il s’est en même temps dissous dans la société ou, plus justement, dans la tête des gens, l’argent a, dans le sens propre du mot, pris la tête de tout un chacun ; le roi (ou, plutôt, le notable) est nu, il n’est plus qu’un individu animé par le capital, par son amour de l’argent et du pouvoir sur la société que lui donne l’argent. Plus rien ne le différencie du capo ou du chef de gang. Il y a encore quelque temps, la bourgeoisie se donnait l’allure d’une classe sociale, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Nous n’avons plus affaire qu’à un conglomérat d’individus se servant les uns des autres : des accointances d’intérêts dans une chaîne de connivences liant le chef de gang local au maire mafieux, le maire mafieux au gouverneur de l’État et celui-ci au président de la République. Nos bourgeois et autres banquiers peuvent faire la fine bouche, ils sont emportés par le mouvement et côtoient désormais les gangsters de bas étage, le progrès l’implique. C’est le monde de l’argent, de Slim [2], l’homme d’affaires de haut vol, à Abarca, le petit maire mafieux d’Iguala : le même monde, et ce monde porte le fer partout où il rencontre une résistance. Tous les partisans du progrès, du libéralisme, de la démocratie représentative le savent, explicitement ou implicitement, mais alors là, silence, on se garde bien de parler de guerre sociale et pourtant il s’agit bien d’une guerre sociale dans le sens strict des mots : une guerre menée contre la société, une guerre menée par ceux qui ont l’argent dans la tête (définition à la fois du capitalisme et de l’individualisme) contre toute forme de vie sociale digne de ce nom qui subsiste encore.
Avant cette bévue d’un petit maire et de policiers trop zélés, tout baignait dans le bon État du Guerrero, le gouverneur Ángel Aguirre Rivero, homme de gauche à la Hollande (il avait sa photo tous les jours dans La Jornada [3]) avait réussi à diviser et à affaiblir la police et la justice communautaires, seule institution indigène qui pouvait faire obstacle à la pénétration du capitalisme, que ce soit sous la figure des multinationales minières comme sous celle des cartels de la drogue. Il avait même réussi, grâce à l’intervention de l’armée, à jeter dans une prison fédérale la commandante de la police communautaire d’Olinalá, Nestora Salgado, elle avait osé arrêter le syndic municipal de la ville pour complicité avec une organisation mafieuse. Maintenant Nestora Salgado est dans la prison de haute sécurité de Tepic, dans l’État de Nayarit, sa fille a échappé de justesse à des tueurs chargés de la descendre (ils se sont trompés de cible, ils ont assassiné une jeune femme qui lui ressemblait) ; toujours menacée, elle a dû s’exiler aux États-Unis, la Commission nationale des droits de l’homme ayant refusé de lui accorder protection. Et le syndic ? Libre, évidemment, libre de poursuivre sa vengeance sans être le moins du monde inquiété.
Le 2 octobre est le jour d’anniversaire du massacre de Tlatelolco quand, en 1968, les étudiants réunis sur la place des Trois-Cultures ont été pris sous le feu croisé de l’armée qui s’était crue menacée suite à une provocation délibérée de l’état-major présidentiel. Ce fut un massacre. Le 2 octobre est désormais une date symbolique au cours de laquelle les Mexicains, jeunes et moins jeunes, manifestent leur opposition et leur rejet du totalitarisme. Le mot d’ordre, venu des instances les plus hautes et auquel ont été sensibles les gouverneurs des États comme les présidents municipaux, était de réprimer avec la plus extrême vigueur tout débordement. À Oaxaca, par exemple, tous les téléphones portables ont été réduits au silence et les forces de police déployées tout autour du zócalo étaient impressionnantes. L’État, qui est en train de prendre toute une série de mesures impopulaires, est bien décidé à jouer les gros bras.
Parmi ces mesures impopulaires, l’État a en ligne de mire la suppression des écoles normales rurales, elles ont été créées du temps de Lázaro Cardenas [4] afin de permettre aux jeunes gens pauvres et indigènes d’accéder à un enseignement à la fois pratique (agronomie par exemple) et théorique (histoire par exemple). Depuis elles sont devenues des foyers de contestation, d’ouverture d’esprit et de critique, qui n’ont pas l’heur de plaire à l’État. Celui-ci a décidé de s’en débarrasser, il ne leur accorde plus d’aides ni de subventions. Déjà, l’année dernière, lors d’une manifestation des normaliens contre la « réforme » de l’éducation, manifestation qui eut lieu sur l’autoroute du Sud, près de Chilpancingo, la capitale du Guerrero, les forces de l’ordre avaient tiré sciemment sur les jeunes : deux morts. Aucune poursuite n’a été entreprise contre les assassins, photographiés pourtant en plein délit.
Tous ces énoncés permettent de saisir la chaîne des complicités qui lient le maire mafieux d’Iguala aux instances les plus hautes du pays. Ce commerçant en bijoux qui a fait fortune grâce à ses alliances s’est cru autorisé à se venger de la manière la plus brutale (à la façon des narcos) des jeunes qui contestaient son pouvoir absolu ; il avait déjà personnellement tué et torturé deux opposants connus, crime resté impuni malgré le témoignage d’un opposant qui avait réussi à s’échapper. Il ne se trompait d’ailleurs pas tellement puisqu’on lui a laissé largement le temps de s’enfuir : trois jours, alors que tous connaissaient ses antécédents et qu’il était urgent de l’arrêter si l’on voulait avoir une chance de retrouver les jeunes encore en vie.
Pour l’instant le gouvernement est occupé à gérer au plus juste la crise, le gouverneur, Ángel Aguirre, a dû démissionner, premier fusible. En ce moment, alors que j’écris, j’apprends par la radio que le président municipal d’Iguala et son épouse viennent d’être arrêtés, deuxième concession faite à la vindicte publique. Leur cachette devait être connue depuis longtemps, on les gardait seulement en réserve, maintenant, il faut les sacrifier ; la date de leur arrestation n’est pas due au hasard : la veille d’une grande manifestation de soutien aux familles des disparus au centre de la capitale fédérale.
L’État serait-il pris de cours qu’il est ainsi amené à lâcher du lest, jusqu’à ses alliés les plus proches ? C’est possible tant est grande la colère de la population. Cette « digne rage », loin de s’atténuer prend des proportions inquiétantes pour le pouvoir en place. Demain, 5 novembre, une grande manifestation est prévue à Mexico. Les normaliens (seize écoles normales rurales survivent encore) sont bien décidés à aller jusqu’au bout, ils n’ont plus rien à perdre, ils forment un noyau dur, bien organisé autour duquel se condense et s’agglutine peu à peu toute l’exaspération d’une société laminée par une guerre qui ne connaît pas de répits.
Les corps des quarante-trois normaliens ne sont toujours pas retrouvés. Il s’agit de les garder disparus le plus longtemps possible, attendre au moins que la turbulence déclenchée par la nouvelle de leur disparition s’atténue. C’est la politique du pouvoir : attendre que les passions s’apaisent. Les passions ne s’apaisent pas. Au contraire, elles se nourrissent de leur propre feu intérieur, le feu d’une tragédie infinie :
« Vivants, ils ont été emmenés (par l’armée, par la police, par les forces de l’ordre), vivants, nous voulons les retrouver ! », ce cri que nous écoutons depuis le 2 octobre 1968 résume toute la tragédie de la population mexicaine.
Georges Lapierre

El mundo se indigna por Ayotzinapa

Notes

[1Cf. Raúl Zibechi, « México : un Estado fallido planificado ».
[2Carlos Slim, richissime homme d’affaires mexicain, dont la fortune, considérée comme une des premières au monde, a été favorisée par Carlos Salinas de Gortari, président du Mexique de 1988 à 1994 (note de “la voie du jaguar”).
[3La Jornada, quotidien mexicain orienté vers la gauche culturelle et parlementaire (note de “la voie du jaguar”).
[4Lázaro Cardenas, président du Mexique de 1934 à 1940 (note de “la voie du jaguar”).

AYOTZINAPA, crime d’État



Par Patxi et Traba

La disparition des 43 étudiants d’Ayotzinapa, a mis fin à la loi du silence qui entourait l’impunité, la corruption et les complicités officielles avec le narcotrafic. Le Mexique se réveille avec des centaines de fosses clandestines sous ses pieds – plus de 22 000 disparus – et crie ¡ basta !


Cette tragédie aura au moins eu le mérite de faire tomber un tabou. Carlos, militant social de la communauté Emperador Cuauhtémoc l’affirme : « Ayotzinapa vient faire rupture, un point de non-retour est atteint et ce qui était vécu comme une fatalité devient insoutenable. » À Chilpancingo, capitale du Guerrero, la place centrale est devenue place forte. La Ceteg1 y a planté ses tentes. Ce puissant syndicat de maîtres d’école est en lutte contre la réforme éducative et apporte sa force de frappe en soutien aux parents des 43 disparus d’Iguala. Pour Adriana, « le Guerrero a toujours été un foyer de subversion, tout particulièrement l’école normale rurale d’Ayotzinapa. Ce n’est pas pour rien qu’elle a pour surnom “le berceau de la conscience sociale”. Voilà pourquoi le gouvernement veut fermer ces écoles. À tout prix. »


Un hélicoptère militaire tourne au-dessus de la place. Une stratégie de la tension qui n’intimide plus personne. Dans le centre, pas un mur sans un slogan rageur. Les édifices publics sont occupés. Jusqu’à la banque a dû fermer ses portes. La ville est en ébullition. Les actions se multiplient. Ce matin, des étudiants ont manifesté le visage couvert d’un foulard. « Nous nous masquons le visage pour ne pas qu’on nous l’arrache »(1). L’autre jour, blocage de l’aéroport. Des édifices officiels ont été incendiés. Des autobus, des véhicules de police réquisitionnés. Les péages de l’autoroute du Soleil quotidiennement occupés. La CETEG interrompt une réunion du PRD(2) et oblige les huiles à défiler dans la rue. Deux politicards sont sommés de porter une pancarte : « Nous sommes les rats du PRD. » Une humiliation publique bien plus forte que des coups.



Le président Peña Nieto dénonce la violence des manifestants et se dit prêt à utiliser la force. Mais la vraie violence, il la porte sous le bras : disparitions, exécutions arbitraires, misère. Iguala est un crime d’État, plus personne n’en doute. Cette disparition trop parfaite n’est pas seulement un dérapage sanglant d’un maire et de ses flics municipaux, associés à quelques mafieux sans âme. Il y a bien une volonté d’État de ne pas faire réapparaître les corps. Et chaque jour amène son lot de soupçons quant à l’implication de policiers fédéraux et de soldats. Le Procureur général de la république (PGR) soutient que c’est le cartel des Guerreros Unidos qui a incinéré les corps dans la décharge de Cocula. Mais au Guerrero, tout le monde s’accorde à dire que la délinquance organisée ne se soucie pas de faire disparaître des corps avec autant de minutie – au contraire, elle a pour habitude de les exhiber pour l’exemple. Le 1erdécembre, la PGR a annoncé l’identification ADN d’un bout de fémur et d’une molaire appartenant à Alexander Mora, un des 43 disparus. Cependant, des scientifiques argentins participant aux recherches ont déclaré que rien n’indiquait que ces restes proviennent de la décharge. On ne peut écarter la possibilité d’une manipulation des militaires ayant découvert les restes(3). Le 11 décembre, un groupe d’universitaires a déclaré que la crémation de 43 cadavres est impossible dans les conditions décrites par la PGR. D’après eux, pour brûler les cadavres il aurait fallu 33 tonnes d’arbres, ou 995 pneus… Sur la porte de l’auditorium d’Ayotzinapa, un texte rappelle qu’un corps ne peut brûler qu’à des températures très élevées, d’où la nécessité d’un four à forte combustion. Mais qui peut posséder un tel four ? Les regards se tournent vers l’armée, seule capable de faire disparaître autant de corps en toute discrétion. Ils en seraient même les spécialistes, la guerre sale des années 1970 l’a démontré.


Pour autant, aucune enquête n’a été diligentée pour élucider le rôle des militaires lors de ce funeste 26 septembre. Pourquoi ne sont-ils pas intervenus alors que le massacre avait lieu à quelques mètres de leur caserne ? La police municipale a-t-elle vraiment remis les étudiants aux narcos ? Une omertà suspecte entoure ces questions. Les parents des disparus dénoncent un crime par omission. À Tixtla, la police communautaire (CRAC-PC(4)) n’hésite pas à déclarer : « Ce n’est plus la peine de chercher les normaliens dans des fosses, des grottes, des ravins. Il est plus que temps de demander à ouvrir les casernes et qu’ils autorisent les parents à inspecter ces lieux. Et si nous devons les accompagner, nous le ferons les armes à la main. »


Bernardo, père de José Angel Campos, un des 43 disparus, parle avec douceur mais fermeté : « Le gouvernement est complice. Il sait où ils sont et qui les détient. Au gouvernement, ils sont TOUS complices de l’enlèvement de mon fils. » Bernardo est un paysan au visage buriné, abrité sous un sombrero de paille. Jusqu’en septembre, sa seule préoccupation était de semer son maïs. Mais l’urgence de retrouver son fils lui a donné la puissance des mots.


Le mouvement populaire a franchi une étape. Depuis la mi-octobre, une quarantaine de mairies sont occupées. La collusion, mise à jour à Iguala, entre cartels, police et classe politique n’est pas un cas isolé. José, prof à Ayotzinapa : « Tout vote que je donnerais à n’importe quel parti serait un vote pour la mafia. » Le Que se vayan todos de l’Argentine de 2001 résonne aujourd’hui au Mexique. Dans la continuité de l’occupation des mairies, cinq communes ont destituées les autorités élues et déclaré la mise en place de Conseils municipaux populaires (CMP).


À Tecoanapa, région Costa Chica, on a instauré un CMP le 29 novembre. L’idée est de mettre en place un fonctionnement dit des us et coutumes en s’appuyant sur les comisarios, représentants désignés par les assemblées communautaires. Il s’agit de prendre en main l’ensemble des attributions d’une mairie. En dehors de tout parti politique. Le palais municipal est gardé jour et nuit, les policiers citoyens de l’UPOEG(5) assurent une vigilance aux accès de la ville pour la défendre des militaires et de la police.

Le CMP doit informer de ce qu’il se passe jusque dans les communautés les plus éloignées. Par ailleurs, la corruption est encore le système-roi. Les voix s’achètent, les assemblées se manipulent, les partis politiques rôdent. Dans la communauté Buena Vista de Tecoanapa, le maire déchu a tenté de bloquer l’assemblée communautaire en payant des personnes pour se prononcer contre la mise en place du CMP. L’enjeu financier est important pour les personnes liées au pouvoir. La tentative a échouée mais la menace reste réelle.


Tlapa de Comonfort, région La Montaña. Le 6 décembre, une assemblée a destitué le député PRD Estebán González. Soumis à unjugement populaire, il a été accusé de manquement à ses obligations envers le peuple et d’être resté silencieux face au crime d’Iguala. Le député a signé sa démission avant d’être libéré et déclaré persona non grata.


La mise en place des CMP, aussi aventureuse qu’elle puisse paraître, donne une continuité à la lutte pour la réapparition en vie des 43 d’Ayotzinapa, mais aussi au combat pour l’autonomie mené par les zapatistes et le mouvement indigène. Depuis les hauteurs de la communauté Emperador Cuauhtemoc, un verre de mezcal posé devant lui, don Roberto le répète : « C’est maintenant qu’il faut changer le système. Si les partis reviennent, nos van a chingar (6). »
Traba et Patxi


(1) En référence à Julio César Mondragón, étudiant d’Ayotzinapa retrouvé le visage et les yeux arrachés.


(2)Parti Révolutionnaire Démocratique (gauche), auquel appartenait José Luis Abarca, le maire d’Iguala.


(3) On vient de révéler que Washington a envoyé des conseillers pour accompagner l’investigation.


(4) Coordination régionale des autorités communautaires – Police communautaire.


(5) Union des peuples et organisations de l’État du Guerrero


(6) « Ils vont nous niquer. »

Dans le Mexique d’Ayotzinapa : quand le monde d’en-haut s’effondre, écouter les voix d’en-bas

Dans le Mexique d’Ayotzinapa : quand le monde d’en-haut s’effondre, écouter les voix d’en-bas

jeudi 4 décembre 2014, par Jérôme Baschet
Paru Initialement dans La Voie du Jaguar
« Vous avez entendu ?
C’est le bruit de leur monde qui s’écroule,
c’est celui du nôtre qui resurgit. »

Communiqué de l’EZLN, 21 décembre 2012.
Depuis deux mois, la situation au Mexique — où les massacres, les disparitions forcées et la violence massive de la supposée « guerre contre le narco » n’ont pourtant rien d’inédit — est devenue littéralement intenable. L’atrocité d’Iguala est connue de tous. Dans la nuit du 26 au 27 septembre dernier, les policiers de la troisième ville de l’État du Guerrero tirent en rafales sur plusieurs autobus transportant des étudiants de l’école normale rurale d’Ayotzinapa (et, dans la confusion, sur un autre où voyageait une équipe de football juvénile), faisant de nombreux blessés graves et tuant six jeunes gens — l’un d’eux retrouvé torturé, les yeux et la peau du visage arrachés —, tandis qu’une seconde attaque, perpétrée au moment où les survivants tentaient d’informer des journalistes locaux, mène à la disparition de quarante-trois étudiants, conduits au poste de police, jetés dans des camionnettes officielles, puis remis aux sicaires du cartel « Guerreros Unidos », sans qu’on sache, de manière absolument certaine, ce qu’ils sont devenus depuis. Le tout ordonné par José Luis Abarca, le maire de la ville, semble-t-il parce qu’il craignait que les étudiants ne viennent perturber les festivités devant marquer le lancement de la campagne municipale de son épouse, par ailleurs réputée être la principale opératrice des « Guerreros Unidos » à Iguala. Plongeant à cœur blessé dans l’horreur de la nuit d’Iguala, des millions de Mexicains se retrouvent immergés dans une douleur et une colère qui ne s’apaisent pas.

Depuis, pas un jour ne passe sans apporter d’autres nouvelles qui amplifient encore le gouffre sans fond qu’Iguala a commencé à révéler aux yeux de tous. En cherchant les étudiants, des dizaines de fosses sont découvertes. Ce ne sont pas les étudiants, mais qui alors ? Au fil des semaines, Mexico se transforme en un immense cimetière clandestin. À chaque matin, la même litanie : Seigneur procureur, donnez-nous notre fosse quotidienne... Pas un jour de trêve, pour penser que les choses pourraient « rentrer dans l’ordre ». Il n’y a plus d’ordre qui tienne.
Quelques fragments de ce calendrier maudit :

- 22 novembre (juste pour se distraire un peu) : on apprend le limogeage du général en charge de la sécurité du président de la République, second dans la hiérarchie de l’état-major présidentiel, lequel, au moment où les portes du Palais national étaient en feu, est sorti en apparent état d’ébriété, affrontant seul les manifestants et agressant des journalistes présents (Proceso, 22 novembre 2014).
- 26 novembre : les médias évoquent un enlèvement massif de trente et un collégiens à Cocula, en plein jour, sur la place centrale de cette bourgade limitrophe d’Iguala, réalisée par des hommes fortement armés, circulant dans des véhicules de la police municipale. Le directeur du collège affirme n’avoir rien remarqué. Les faits ne sont, à ce jour, ni confirmés ni infirmés, mais, à cette occasion, on apprend que deux autres enlèvements massifs ont bien eu lieu à Cocula : quatorze jeunes en mars 2013, dix-sept autres en juillet 2013, probablement utilisés comme esclaves dans les plantations de marijuana et de pavot (qui ont dupliqué leur extension dans la région au cours des dernières années). Tout cela sans susciter de réaction de la part des autorités.
- 26 novembre encore : le Secretario de Gobernación (ministre en charge de la sécurité et de la politique intérieures) indique que quarante mille policiers ont échoué aux « tests de confiance » réalisés au niveau national et reconnaît qu’ils sont toujours en service alors qu’ils auraient dû être limogés. Il y a donc quarante mille dangers publics en uniforme dans le pays.
- 28 novembre : un étudiant est « séquestré » à la sortie de l’Université nationale autonome du Mexique, embarqué dans une voiture particulière, avec force violence et sans explication. On le frappe et on le menace, pistolet sur la tempe, de le violer, de le faire disparaître comme ceux d’Ayotzinapa. Il se retrouve à la Direction spéciale des enquêtes sur la délinquance organisée, puis est relâché, une vidéo de son arrestation ayant été diffusée immédiatement.
- 28 novembre encore : des militaires armés font irruption dans l’Université autonome de Coahuila, cherchant à identifier les étudiants et enseignants ayant participé à la manifestation du 20 novembre. Le commandement de la XIeRégion militaire doit reconnaître qu’il s’agit d’une « erreur », commise par un officier de rang intermédiaire « ayant agi de sa propre initiative ».
- 29 novembre : onze corps décapités sont retrouvés sur le bord d’une route, dans l’État du Guerrero (le lendemain, cinq autres calcinés).
...
On se débat ainsi, chaque jour, entre le comble de l’horreur, voué à être dépassé le lendemain, et la sensation de l’indignité, de l’aberration permanente, de l’insupportable. Absurdité d’un monde qui à force d’être retourné n’a plus ni envers ni endroit. Où plus rien, ou presque, ne tient debout.
Pas d’autre issue alors que de changer de calendrier et de géographie. Le 15 novembre, dans le caracol d’Oventic, a eu lieu une rencontre entre l’EZLN et les parents des étudiants assassinés et disparus d’Ayotzinapa, qui ont formé trois caravanes pour sillonner le pays. Prévenus de leur arrivée quelques heures auparavant, deux mille zapatistes des environs s’étaient rassemblés pour les accueillir, en compagnie du sous-commandant Moisés et du commandant Tacho. Tous étaient là pour les recevoir, les bras ouverts, « avec tout leur cœur, pour écouter leur douleur et leur colère ». Il ne devrait pas être exagéré d’affirmer que cette rencontre est d’une grande importance. Cela ressort des fortes paroles prononcées par Moisés, au nom du commandement général de l’EZLN. Cela ressort des paroles des parents et des étudiants d’Ayotzinapa, en particulier lors d’une conférence de presse au cours de laquelle ils ont pris soin de préciser : « C’est nous qui avons voulu cette rencontre, non eux. »
Ce qui donne sens à la rencontre d’Oventic, c’est d’abord l’écoute. Moisés l’a répété : les zapatistes étaient là pour écouter les parents d’Ayotzinapa, leur douleur et leur colère. Les écouter vraiment, elles et eux, sans se laisser distraire par d’autres paroles, qui parfois recouvrent les leurs, par tant d’autres actes qui se multiplient dans le Mexique surchauffé de ses dernières semaines, par d’autres slogans que certains profèrent avec des intentions parfois partisanes. Rien qu’elles et eux, avec leurs exigences « simples et claires » : l’apparition en vie de tous les disparus, le châtiment de tous les coupables à quelque niveau que ce soit, les mesures nécessaires pour qu’une telle horreur ne se répète jamais. Écouter vraiment, cet art si difficile à apprendre, qui suppose de s’ouvrir et de faire une place à ce que l’autre tente de dire, sans le traduire immédiatement dans nos propres catégories où le ramener à notre propre point de vue. Les zapatistes étaient là pour écouter. Les parents d’Ayotzinapa se sont sentis écoutés, entendus, compris : « Ils nous ont écoutés avec attention et ont embrassé notre colère. »
Écouter, c’est parfois aussi se reconnaître. Les zapatistes ont expliqué qu’ils comprenaient la douleur et la colère des parents, parce qu’ils la connaissaient. Ils l’avaient manifesté, le 8 octobre, lors de leur marche à San Cristóbal de Las Casas, silencieuse et éloquente : « Votre douleur est notre douleur », « Nôtre est votre colère », répétaient leurs pancartes. Ils l’avaient montré, le 22 octobre, en allumant, comme ailleurs dans le pays, des milliers de bougies dans des centaines de villages, où personne d’autre qu’eux ne pouvaient le voir. Les zapatistes se reconnaissent dans la douleur et la colère des parents et des étudiants d’Ayotzinapa, parce qu’ils ont aussi leurs morts et leurs disparus. La douleur et la rage contenue par la dignité, c’est ce qu’ils ont éprouvé bien des fois et tout particulièrement le 2 mai dernier, lorsque le compañero et maestro Galeano, a été assassiné à La Realidad.
À Oventic, le 15 novembre, les parents d’Ayotzinapa et les zapatistes se sont reconnus chacun dans le miroir de l’autre, qui est différent mais semblable dans sa douleur et sa colère. Cela a été une vraie rencontre entre les douleurs d’en-bas, une embrassade véritable entre les dignités d’en-bas. Non pas une « alliance » ou un « pacte », comme l’ont dit certains médias, prompts à transcrire l’événement dans le pauvre vocabulaire des intrigues de pouvoir et des stratégies politiciennes. Juste la possibilité d’éprouver un lien véritable fait de présence sensible, de dignités qui se reconnaissent, de compréhension fondée sur l’écoute et la confiance. C’est tout. Et c’est énorme.
On peut alors reprendre, à la lumière de cette rencontre, l’effort pour comprendre ce qui se passe actuellement au Mexique. Le sous-commandant Moisés l’a souligné : « C’est vous, les parents et les compagnons des étudiants morts et disparus qui, par la force de votre douleur, de cette douleur convertie en rage digne et noble, qui avez fait en sorte que beaucoup, au Mexique et dans le monde, se réveillent, s’interrogent, posent des questions. » Non que l’horreur d’Iguala ait révélé des choses inédites, car l’ampleur de la corruption, la pénétration des organisations criminelles dans les structures de l’État, l’étendue de l’impunité sont de notoriété publique. La liste des massacres est longue, d’Aguas Blancas à San Fernando, en passant par Acteal, et le bilan de la supposée « guerre contre le narco » lancée par Felipe Calderón tristement connu : plus de cent mille morts et de vingt mille disparus. Certes, à Iguala, la terreur a-t-elle été particulièrement massive et accentuée, la fusion entre les autorités politiques, les forces de police et la délinquance organisée plus évidente encore qu’à l’accoutumée et l’identification avec les étudiants, victimes de l’agression, plus intimement ressentie (en partie aussi parce qu’elle est venue raviver le souvenir d’un autre massacre, celui du 2 octobre 1968, sur la place de Tlatelolco). Mais ce qui a largement contribué à faire la différence, c’est la détermination, l’entièreté, la solidarité organisée de la communauté formée par les parents et les étudiants d’Ayotzinapa, qui ont su entretenir au fil des semaines et faire croître, en même temps que leur parole, la mobilisation dans tout le pays (interviews, marches, actions presque quotidiennes dans le Guerrero, coordination nationale, caravanes, etc.).
Animés par leur douloureuse espérance et leur colère lucide, les parents et étudiants, non seulement suscitent la solidarité et l’empathie qu’exprime le cri jailli du cœur meurtri de centaines de milliers de personnes : « Vous n’êtes pas seuls ! » Par leur dignité si entière et leur implacable fermeté, ils ont aussi la puissance de dissoudre les apparences du jeu institutionnel. Or, si les institutions se retrouvent aussi nues que le roi, il n’en reste pas grand-chose. Deux moments ont été, à cet égard, particulièrement impressionnants. Le 29 octobre, les parents ont été reçus par le président de la République, dans sa résidence officielle, comme ils l’avaient exigé. Un rituel à haut risque, auquel de plus expérimentés qu’eux ont laissé bien des plumes. Soit que les autorités tentent d’étouffer une énergie trop revendicatrice par quelque aumône (celles du Guerrero avaient d’emblée tenté la manœuvre au prix de 6 000 euros par enfant assassiné ou disparu), soit simplement qu’elles profitent du cérémoniel institutionnel pour mettre leurs interlocuteurs en position d’infériorité et s’attribuer le beau rôle de qui consent, accorde, résout. Mais les parents d’Ayotzinapa n’ont rien cédé. Avec l’aplomb de leur simplicité et la force dévastatrice de leur douleur, ils ont su réduire à rien la pompe des lieux du pouvoir et ramener les hautes autorités de l’État à leur misère et à leur insignifiance. Interpellant sans crainte et réitérant leur absence de confiance, ils ont fait fi de tout formalisme, refusant finalement, à la surprise consternée de l’armada de ministres présents, de quitter la résidence présidentielle tant que son occupant n’aurait pas apposé sa signature au bas des engagements exigés.
Le 7 novembre, ce fut la grande conférence de presse du procureur de la République. Un fort montage destiné à frapper les esprits de sidération face à l’abjection, pour faire admettre l’hypothèse, jusqu’à aujourd’hui non confirmée, d’un bûcher qui durant quatorze heures aurait permis aux sicaires de réduire en cendre les corps d’une quarantaine d’étudiants. Le procureur pensait pouvoir considérer que sa tâche était achevée, et le travail bien fait. Pour beaucoup, sa présentation pouvait avoir quelque apparence de plausibilité. Las, les parents se sont obstinés à récuser cette version des faits. Ils en ont souligné les incohérences. Ils ont rappelé qu’elle n’est fondée que sur des aveux, dont on sait combien les autorités mexicaines sont habiles à les fabriquer. Pour eux, tant qu’il n’y aura pas de preuves irréfutables du contraire, leurs enfants seront vivants. Ils n’ont cessé de répéter que d’autres lignes d’enquête devaient être prises en compte, exigeant la poursuite de la recherche des jeunes gens en vie. Ainsi, le cri « vivants, ils les ont pris ; vivants, nous les voulons » a continué à résonner dans tout le Mexique. La « science » déployée par le procureur est restée sans prise ; la parole populaire a eu plus de force et l’a vaincue.
Que disent donc les parents d’Ayotzinapa aux autorités ? Tout simplement ceci : « Nous ne vous croyons pas ; nous ne croyons rien de ce que vous dites. » Cela ne concerne pas uniquement l’explication officielle des faits ni le seul procureur, dont il est avéré qu’il disposait, au moins depuis le mois d’avril, d’informations détaillées sur les agissements criminels du maire d’Iguala, de sorte qu’une action décidée contre celui-ci aurait permis d’éviter l’horreur du 26 septembre. La portée de l’énoncé est absolument générale : les institutions ne bénéficient d’aucune confiance. Et il ne s’agit plus seulement d’un sentiment vague, ressenti de longue date par beaucoup ; c’est désormais une parole explicite, publique, portée partout où vont les parents d’Ayotzinapa, et c’est une parole que des millions actualisent et prononcent avec eux et à travers eux. Ainsi, il suffit d’écouter vraiment la parole des parents pour entendre ce qui est en jeu dans le Mexique d’aujourd’hui.
Il y a un autre ingrédient encore : le révélateur qu’est l’horreur d’Iguala se combine avec l’affaire de l’invraisemblable « Maison blanche », construite et habitée par le couple présidentiel quoique enregistrée au nom d’une entreprise de travaux publics ayant bénéficié de dizaines de milliards de pesos de contrats durant les mandats d’Enrique Peña Nieto, comme gouverneur de l’État de Mexico puis comme président. Au lieu de se dissiper, les soupçons de conflit d’intérêt et de corruption ont été encore renforcés par la décision de se séparer de ladite maison, supposément en cours d’acquisition par la première dame, et par l’annulation en catastrophe, et diplomatiquement fort délicate, d’un mégacontrat pour la construction d’une ligne de TGV impliquant l’entreprise en question, aux côtés d’une société d’État chinoise. Au-delà des implications judiciaires qu’elle devrait avoir, cette affaire rappelle avec une clarté qui n’a jamais été aussi aveuglante l’existence de deux Mexique. Celui d’en-bas, qui résiste à la dépossession et qui, avec les parents d’Ayotzinapa — simples paysans, ainsi qu’ils se présentent eux-mêmes — pleure ses morts et cherche ses enfants disparus. Et celui d’en-haut, dont le président et son actrice d’épouse sont devenus la parfaite incarnation, avec leur maison style Holliday Inn à 7 millions de dollars, pour ne rien dire des autres demeures déclarées par Peña Nieto ou des appartements d’Angelica, dont l’un à Miami (estimé à 3 millions de dollars). Elle viendra alors devant les caméras, croyant faire pleurer dans les chaumières en jouant l’offensée, la femme honnête que l’on se permet de soupçonner et à qui l’on ose demander des comptes (mais aussitôt ridiculisée sur les réseaux sociaux, son intervention étant rebaptisée « la dernière telenovela Nous les riches, vous les prolos »). Elle expliquera au bon peuple avoir travaillé dur toute sa vie, afin de constituer un patrimoine pour ses enfants, oh oui si dur que, pour la seule année 2010, Televisa — la chaîne dont on dit qu’elle a « fait » président son mari — lui a versé 88 millions de pesos (7 millions de dollars), non sans lui faire don, de surcroît, d’une autre maison d’une valeur de 26 millions de pesos. Arrêtons ! C’est plus qu’il n’en faut pour signifier l’essence du pouvoir : la parfaite collusion des fonctions politiques, des milieux d’affaires et des grands médias. Certes, il semble encore manquer l’ingrédient du négoce illicite. Mais ce lien-là est suffisamment incarné par le maire d’Iguala qui, il y a deux mois encore, avait beaucoup d’amis haut placés et devait être donné en exemple d’une magnifique ascension sociale. Vue d’en-bas, l’obscénité est absolue. Entre les deux Mexique, l’écart est abyssal. N’est-ce pas alors ce qui peut encore rester de la nation qui vole en éclats, construction imaginaire pulvérisée par cette étrangeté radicale entre deux mondes, dont il devient patent qu’ils n’ont strictement rien en commun ?
Y a-t-il alors, ces temps-ci, au moins une institution qui se sauve du désastre ? Sûrement pas les partis, tous impliqués, à commencer par celui qui se prétendait de gauche, le Parti de la révolution démocratique, sous les couleurs duquel ont été élus le maire d’Iguala et le gouverneur du Guerrero (à ce jour unique fonctionnaire de haut rang à avoir été contraint à la démission), et dont l’implosion a été encore accélérée par la démission de Cuauhtémoc Cardenas, son fondateur et « leader moral ». Sûrement pas la justice, à commencer par la Cour suprême, dont les magistrats ont dû considérer que leurs plus récentes décisions, comme la libération des paramilitaires impliqués dans le massacre d’Acteal et le rejet d’une consultation populaire sur la réforme énergétique, méritaient récompense et n’ont pas hésiter à faire passer leurs salaires au-dessus de la barre des 500 000 pesos par mois, ce qui leur permet de percevoir à peu près en un jour ce que le salaire minimum permet de gagner en un an. Sûrement pas l’armée, au prise avec le scandale de Tlatlaya, où, en juin dernier, vingt-deux personnes ont été exécutés par des soldats, non pas durant un affrontement comme voulait le faire croire la version officielle, mais après qu’elles se sont rendues, comme l’a montré une enquête journalistique tardivement confirmée par la Commission nationale des droits de l’homme. De plus, une armée qui est amenée à déclarer que ses officiers intermédiaires agissent de leur propre initiative est-elle encore une armée ?
Ainsi, ce qui se révèle dans le présent contexte, c’est une véritable dissolution des institutions étatiques, dont la fermeté des parents d’Ayotzinapa est comme le vecteur. Le sol de la crédibilité et de la légitimité se dérobe sous les pieds de tous ceux qui incarnent les institutions. Le pouvoir est encore là, mais il apparaît sans fondement. La question est alors la suivante : que se passe-t-il lorsque les policiers, les juges, les hommes politiques sont vus tout bonnement comme des criminels et des voleurs, ou à tout le moins des menteurs et des incapables ? « Quand c’est le représentant du droit, politique, policier, juge, qui est passé dans le camp du crime et qui sert l’injustice », ainsi que le note un sociologue qui ne passe pas pour un agent de la déstabilisation révolutionnaire (Alain Touraine) ? Quand on ne parvient plus à distinguer l’État des mafias, comme le titre un journal qui ne passe pas pour une feuille de propagande militante (Le Monde) ?
C’est alors le moment d’un choix. Il y a ceux qui optent pour la politique d’en-haut et considèrent qu’il faut restaurer la crédibilité des institutions et refonder l’État de droit. Et il y a ceux qui pensent qu’une autre conception du politique est possible, et que, pour cela, il faut regarder en-bas. Les parents d’Ayotzinapa l’ont dit avec force à San Cristóbal de Las Casas : « Ceux dont on n’a plus besoin, ce sont les autorités gouvernementales et les institutions de l’État qui ont démontré une incompétence, une corruption et une impunité totales. Pour nous, ils ne servent plus à rien. » Et ils en tirent les conséquences, décidant de se livrer à une enquête indépendante et de prendre en main eux-mêmes la recherche de leurs enfants, quitte à se risquer dans des zones contrôlées par les narcos, où la police fédérale avoue ne pas oser s’aventurer. Quitte à s’armer pour le faire.
Si l’on ne croit plus dans les autorités, si elles sont en cours de dissolution, alors il s’agit de « faire par nous-mêmes », comme l’a exprimé l’un des étudiants rescapés de la nuit du 26 septembre, précisant que l’enjeu était bien plus profond que de savoir si Peña Nieto allait partir ou non. Faire par soi-même, c’est ce que les habitants du Guerrero entraînés dans la lutte par l’abjection d’Iguala tentent maintenant de mettre en œuvre. Le 29 novembre, cinq conseils municipaux populaires ont été mis en place, notamment à Acapulco, et une vingtaine d’autres devraient suivre. Une telle initiative peut s’appuyer sur une expérience importante dans l’État du Guerrero où ce qu’on appelle la « Police communautaire », notamment au sein de la Coordination régionale des autorités communautaires, a depuis près de vingt ans permis de protéger les régions concernées des trafiquants de drogue mais aussi de mettre en place des instances de justice et des formes d’organisation autonomes.
Nous gouverner nous-mêmes ? Comme l’ont dit les zapatistes, le 15 novembre à Oventic, « la transformation réelle ne sera pas un changement de gouvernement ; mais de relation, dans laquelle le peuple commande et le gouvernement obéit ». Il s’agit par-là de transformer radicalement la nature des tâches de gouvernement et la manière de les réaliser. Mais — et c’est sans doute ce que le « faire par nous-mêmes » exprime de manière particulièrement ample — la question des formes de gouvernement ne saurait être dissociée du fait, essentiel, qu’il s’agit d’organiser les formes de vie qui sont les nôtres, celles des communautés, celles qui permettent à tous de mener une vie digne.
Expliquant la formation des conseils municipaux populaires, l’un de ses promoteurs indique : « La politique n’est pas l’affaire de quelques-uns. Nous disons un non clair et net à la politique liée à l’État. Il y a un autre type de politique que nous pouvons appliquer nous-mêmes, la politique d’en-bas, celle des gens ordinaires » (La Jornada, 1er décembre 2014). Et cela, ajoute-t-il, répond à une impérative nécessité que chaque parent, chaque étudiant d’Ayotzinapa peut résumer de façon extrêmement simple : que jamais ne se reproduise ce qui s’est passé le 26 septembre, à Iguala.
Ce que les zapatistes avaient exprimé le 21 décembre 2012, le « jour de la fin du monde », semble trouver toute sa pertinence aujourd’hui. Il s’agit d’écouter le sens du moment que nous vivons, quand le monde du pouvoir se délite, tandis que le monde d’en-bas resurgit. Il dépend de nous d’entendre et de faire résonner la force de ce moment, de ne pas permettre que le monde d’en-haut, en s’effondrant, étouffe et détruise ce qui, en-bas, veut naître et grandir.
Le Pouvoir a fait disparaître les étudiants ; maintenant, c’est à lui de disparaître.
1er décembre 2014
Jérôme Baschet

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