Depuis deux mois, la situation a
u
Mexique — où les massacres, les disparitions forcées et la violence
massive de la supposée « guerre contre le narco » n’ont pourtant rien
d’inédit — est devenue littéralement intenable. L’atrocité d’Iguala est
connue de tous. Dans la nuit du 26 au 27 septembre dernier, les
policiers de la troisième ville de l’État du Guerrero tirent en rafales
sur plusieurs autobus transportant des étudiants de l’école normale
rurale d’Ayotzinapa (et, dans la confusion, sur un autre où voyageait
une équipe de football juvénile), faisant de nombreux blessés graves et
tuant six jeunes gens — l’un d’eux retrouvé torturé, les yeux et la peau
du visage arrachés —, tandis qu’une seconde attaque, perpétrée au
moment où les survivants tentaient d’informer des journalistes locaux,
mène à la disparition de quarante-trois étudiants, conduits au poste de
police, jetés dans des camionnettes officielles, puis remis aux sicaires
du cartel « Guerreros Unidos », sans qu’on sache, de manière absolument
certaine, ce qu’ils sont devenus depuis. Le tout ordonné par José Luis
Abarca, le maire de la ville, semble-t-il parce qu’il craignait que les
étudiants ne viennent perturber les festivités devant marquer le
lancement de la campagne municipale de son épouse, par ailleurs réputée
être la principale opératrice des « Guerreros Unidos » à Iguala.
Plongeant à cœur blessé dans l’horreur de la nuit d’Iguala, des millions
de Mexicains se retrouvent immergés dans une douleur et une colère qui
ne s’apaisent pas.
Depuis, pas un jour ne passe sans apporter d’autres nouvelles qui
amplifient encore le gouffre sans fond qu’Iguala a commencé à révéler
aux yeux de tous. En cherchant les étudiants, des dizaines de fosses
sont découvertes. Ce ne sont pas les étudiants, mais qui alors ? Au fil
des semaines, Mexico se transforme en un immense cimetière clandestin. À
chaque matin, la même litanie : Seigneur procureur, donnez-nous notre
fosse quotidienne... Pas un jour de trêve, pour penser que les choses
pourraient « rentrer dans l’ordre ». Il n’y a plus d’ordre qui tienne.
Quelques fragments de ce calendrier maudit :
…
- 22 novembre (juste pour se distraire un peu) : on apprend le limogeage
du général en charge de la sécurité du président de la République,
second dans la hiérarchie de l’état-major présidentiel, lequel, au
moment où les portes du Palais national étaient en feu, est sorti en
apparent état d’ébriété, affrontant seul les manifestants et agressant
des journalistes présents (
Proceso, 22 novembre 2014).
- 26 novembre : les médias évoquent un enlèvement massif de trente et un
collégiens à Cocula, en plein jour, sur la place centrale de cette
bourgade limitrophe d’Iguala, réalisée par des hommes fortement armés,
circulant dans des véhicules de la police municipale. Le directeur du
collège affirme n’avoir rien remarqué. Les faits ne sont, à ce jour, ni
confirmés ni infirmés, mais, à cette occasion, on apprend que deux
autres enlèvements massifs ont bien eu lieu à Cocula : quatorze jeunes
en mars 2013, dix-sept autres en juillet 2013, probablement utilisés
comme esclaves dans les plantations de marijuana et de pavot (qui ont
dupliqué leur extension dans la région au cours des dernières années).
Tout cela sans susciter de réaction de la part des autorités.
- 26 novembre encore : le
Secretario de Gobernación (ministre en
charge de la sécurité et de la politique intérieures) indique que
quarante mille policiers ont échoué aux « tests de confiance » réalisés
au niveau national et reconnaît qu’ils sont toujours en service alors
qu’ils auraient dû être limogés. Il y a donc quarante mille dangers
publics en uniforme dans le pays.
- 28 novembre : un étudiant est « séquestré » à la sortie de
l’Université nationale autonome du Mexique, embarqué dans une voiture
particulière, avec force violence et sans explication. On le frappe et
on le menace, pistolet sur la tempe, de le violer, de le faire
disparaître comme ceux d’Ayotzinapa. Il se retrouve à la Direction
spéciale des enquêtes sur la délinquance organisée, puis est relâché,
une vidéo de son arrestation ayant été diffusée immédiatement.

-
28 novembre encore : des militaires armés font irruption dans
l’Université autonome de Coahuila, cherchant à identifier les étudiants
et enseignants ayant participé à la manifestation du 20 novembre. Le
commandement de la XI
eRégion
militaire doit reconnaître qu’il s’agit d’une « erreur », commise par un
officier de rang intermédiaire « ayant agi de sa propre initiative ».
- 29 novembre : onze corps décapités sont retrouvés sur le bord d’une
route, dans l’État du Guerrero (le lendemain, cinq autres calcinés).
...
On se débat ainsi, chaque jour, entre le comble de l’horreur, voué à
être dépassé le lendemain, et la sensation de l’indignité, de
l’aberration permanente, de l’insupportable. Absurdité d’un monde qui à
force d’être retourné n’a plus ni envers ni endroit. Où plus rien, ou
presque, ne tient debout.
★
Pas d’autre issue alors que de changer de calendrier et de géographie.
Le 15 novembre, dans le caracol d’Oventic, a eu lieu une rencontre entre
l’EZLN et les parents des étudiants assassinés et disparus
d’Ayotzinapa, qui ont formé trois caravanes pour sillonner le pays.
Prévenus de leur arrivée quelques heures auparavant, deux mille
zapatistes des environs s’étaient rassemblés pour les accueillir, en
compagnie du sous-commandant Moisés et du commandant Tacho. Tous étaient
là pour les recevoir, les bras ouverts, « avec tout leur cœur, pour
écouter leur douleur et leur colère ». Il ne devrait pas être exagéré
d’affirmer que cette rencontre est d’une grande importance. Cela ressort
des fortes paroles prononcées par Moisés, au nom du commandement
général de l’EZLN. Cela ressort des paroles des parents et des étudiants
d’Ayotzinapa, en particulier lors d’une conférence de presse au cours
de laquelle ils ont pris soin de préciser : « C’est nous qui avons voulu
cette rencontre, non eux. »
Ce qui donne sens à la rencontre d’Oventic, c’est d’abord l’écoute.
Moisés l’a répété : les zapatistes étaient là pour écouter les parents
d’Ayotzinapa, leur douleur et leur colère. Les écouter vraiment,
elles et eux,
sans se laisser distraire par d’autres paroles, qui parfois recouvrent
les leurs, par tant d’autres actes qui se multiplient dans le Mexique
surchauffé de ses dernières semaines, par d’autres slogans que certains
profèrent avec des intentions parfois partisanes. Rien qu’elles et eux,
avec leurs exigences « simples et claires » : l’apparition en vie de
tous les disparus, le châtiment de tous les coupables à quelque niveau
que ce soit, les mesures nécessaires pour qu’une telle horreur ne se
répète jamais. Écouter vraiment, cet art si difficile à apprendre, qui
suppose de s’ouvrir et de faire une place à ce que l’autre tente de
dire, sans le traduire immédiatement dans nos propres catégories où le
ramener à notre propre point de vue. Les zapatistes étaient là pour
écouter. Les parents d’Ayotzinapa se sont sentis écoutés, entendus,
compris : « Ils nous ont écoutés avec attention et ont embrassé notre
colère. »
Écouter, c’est parfois aussi se reconnaître. Les zapatistes ont expliqué
qu’ils comprenaient la douleur et la colère des parents, parce qu’ils
la connaissaient. Ils l’avaient manifesté, le 8 octobre, lors de leur
marche à San Cristóbal de Las Casas, silencieuse et éloquente : « Votre
douleur est notre douleur », « Nôtre est votre colère », répétaient
leurs pancartes. Ils l’avaient montré, le 22 octobre, en allumant, comme
ailleurs dans le pays, des milliers de bougies dans des centaines de
villages, où personne d’autre qu’eux ne pouvaient le voir. Les
zapatistes se reconnaissent dans la douleur et la colère des parents et
des étudiants d’Ayotzinapa, parce qu’ils ont aussi leurs morts et leurs
disparus. La douleur et la rage contenue par la dignité, c’est ce qu’ils
ont éprouvé bien des fois et tout particulièrement le 2 mai dernier,
lorsque le
compañero et
maestro Galeano, a été assassiné à La Realidad.
À Oventic, le 15 novembre, les parents d’Ayotzinapa et les zapatistes se
sont reconnus chacun dans le miroir de l’autre, qui est différent mais
semblable dans sa douleur et sa colère. Cela a été une vraie rencontre
entre les douleurs d’en-bas, une embrassade véritable entre les dignités
d’en-bas. Non pas une « alliance » ou un « pacte », comme l’ont dit
certains médias, prompts à transcrire l’événement dans le pauvre
vocabulaire des intrigues de pouvoir et des stratégies politiciennes.
Juste la possibilité d’éprouver un lien véritable fait de présence
sensible, de dignités qui se reconnaissent, de compréhension fondée sur
l’écoute et la confiance. C’est tout. Et c’est énorme.
★

On
peut alors reprendre, à la lumière de cette rencontre, l’effort pour
comprendre ce qui se passe actuellement au Mexique. Le sous-commandant
Moisés l’a souligné : « C’est vous, les parents et les compagnons des
étudiants morts et disparus qui, par la force de votre douleur, de cette
douleur convertie en rage digne et noble, qui avez fait en sorte que
beaucoup, au Mexique et dans le monde, se réveillent, s’interrogent,
posent des questions. » Non que l’horreur d’Iguala ait révélé des choses
inédites, car l’ampleur de la corruption, la pénétration des
organisations criminelles dans les structures de l’État, l’étendue de
l’impunité sont de notoriété publique. La liste des massacres est
longue, d’Aguas Blancas à San Fernando, en passant par Acteal, et le
bilan de la supposée « guerre contre le narco » lancée par Felipe
Calderón tristement connu : plus de cent mille morts et de vingt mille
disparus. Certes, à Iguala, la terreur a-t-elle été particulièrement
massive et accentuée, la fusion entre les autorités politiques, les
forces de police et la délinquance organisée plus évidente encore qu’à
l’accoutumée et l’identification avec les étudiants, victimes de
l’agression, plus intimement ressentie (en partie aussi parce qu’elle
est venue raviver le souvenir d’un autre massacre, celui du 2 octobre
1968, sur la place de Tlatelolco). Mais ce qui a largement contribué à
faire la différence, c’est la détermination, l’entièreté, la solidarité
organisée de la communauté formée par les parents et les étudiants
d’Ayotzinapa, qui ont su entretenir au fil des semaines et faire
croître, en même temps que leur parole, la mobilisation dans tout le
pays (interviews, marches, actions presque quotidiennes dans le
Guerrero, coordination nationale, caravanes, etc.).
Animés par leur douloureuse espérance et leur colère lucide, les parents
et étudiants, non seulement suscitent la solidarité et l’empathie
qu’exprime le cri jailli du cœur meurtri de centaines de milliers de
personnes : « Vous n’êtes pas seuls ! » Par leur dignité si entière et
leur implacable fermeté, ils ont aussi la puissance de dissoudre les
apparences du jeu institutionnel. Or, si les institutions se retrouvent
aussi nues que le roi, il n’en reste pas grand-chose. Deux moments ont
été, à cet égard, particulièrement impressionnants. Le 29 octobre, les
parents ont été reçus par le président de la République, dans sa
résidence officielle, comme ils l’avaient exigé. Un rituel à haut
risque, auquel de plus expérimentés qu’eux ont laissé bien des plumes.
Soit que les autorités tentent d’étouffer une énergie trop
revendicatrice par quelque aumône (celles du Guerrero avaient d’emblée
tenté la manœuvre au prix de 6 000 euros par enfant assassiné ou
disparu), soit simplement qu’elles profitent du cérémoniel
institutionnel pour mettre leurs interlocuteurs en position
d’infériorité et s’attribuer le beau rôle de qui consent, accorde,
résout. Mais les parents d’Ayotzinapa n’ont rien cédé. Avec l’aplomb de
leur simplicité et la force dévastatrice de leur douleur, ils ont su
réduire à rien la pompe des lieux du pouvoir et ramener les hautes
autorités de l’État à leur misère et à leur insignifiance. Interpellant
sans crainte et réitérant leur absence de confiance, ils ont fait fi de
tout formalisme, refusant finalement, à la surprise consternée de
l’armada de ministres présents, de quitter la résidence présidentielle
tant que son occupant n’aurait pas apposé sa signature au bas des
engagements exigés.
Le 7 novembre, ce fut la grande conférence de presse du procureur de la
République. Un fort montage destiné à frapper les esprits de sidération
face à l’abjection, pour faire admettre l’hypothèse, jusqu’à aujourd’hui
non confirmée, d’un bûcher qui durant quatorze heures aurait permis aux
sicaires de réduire en cendre les corps d’une quarantaine d’étudiants.
Le procureur pensait pouvoir considérer que sa tâche était achevée, et
le travail bien fait. Pour beaucoup, sa présentation pouvait avoir
quelque apparence de plausibilité. Las, les parents se sont obstinés à
récuser cette version des faits. Ils en ont souligné les incohérences.
Ils ont rappelé qu’elle n’est fondée que sur des aveux, dont on sait
combien les autorités mexicaines sont habiles à les fabriquer. Pour eux,
tant qu’il n’y aura pas de preuves irréfutables du contraire, leurs
enfants seront vivants. Ils n’ont cessé de répéter que d’autres lignes
d’enquête devaient être prises en compte, exigeant la poursuite de la
recherche des jeunes gens en vie. Ainsi, le cri « vivants, ils les ont
pris ; vivants, nous les voulons » a continué à résonner dans tout le
Mexique. La « science » déployée par le procureur est restée sans
prise ; la parole populaire a eu plus de force et l’a vaincue.
Que disent donc les parents d’Ayotzinapa aux autorités ? Tout simplement
ceci : « Nous ne vous croyons pas ; nous ne croyons rien de ce que vous
dites. » Cela ne concerne pas uniquement l’explication officielle des
faits ni le seul procureur, dont il est avéré qu’il disposait, au moins
depuis le mois d’avril, d’informations détaillées sur les agissements
criminels du maire d’Iguala, de sorte qu’une action décidée contre
celui-ci aurait permis d’éviter l’horreur du 26 septembre. La portée de
l’énoncé est absolument générale : les institutions ne bénéficient
d’aucune confiance. Et il ne s’agit plus seulement d’un sentiment vague,
ressenti de longue date par beaucoup ; c’est désormais une parole
explicite, publique, portée partout où vont les parents d’Ayotzinapa, et
c’est une parole que des millions actualisent et prononcent avec eux et
à travers eux. Ainsi, il suffit d’écouter vraiment la parole des
parents pour entendre ce qui est en jeu dans le Mexique d’aujourd’hui.
Il y a un autre ingrédient encore : le révélateur qu’est l’horreur
d’Iguala se combine avec l’affaire de l’invraisemblable « Maison
blanche », construite et habitée par le couple présidentiel quoique
enregistrée au nom d’une entreprise de travaux publics ayant bénéficié
de dizaines de milliards de pesos de contrats durant les mandats
d’Enrique Peña Nieto, comme gouverneur de l’État de Mexico puis comme
président. Au lieu de se dissiper, les soupçons de conflit d’intérêt et
de corruption ont été encore renforcés par la décision de se séparer de
ladite maison, supposément en cours d’acquisition par la première dame,
et par l’annulation en catastrophe, et diplomatiquement fort délicate,
d’un mégacontrat pour la construction d’une ligne de TGV impliquant
l’entreprise en question, aux côtés d’une société d’État chinoise.
Au-delà des implications judiciaires qu’elle devrait avoir, cette
affaire rappelle avec une clarté qui n’a jamais été aussi aveuglante
l’existence de deux Mexique. Celui d’en-bas, qui résiste à la
dépossession et qui, avec les parents d’Ayotzinapa — simples paysans,
ainsi qu’ils se présentent eux-mêmes — pleure ses morts et cherche ses
enfants disparus. Et celui d’en-haut, dont le président et son actrice
d’épouse sont devenus la parfaite incarnation, avec leur maison style
Holliday Inn à 7 millions de dollars, pour ne rien dire des autres
demeures déclarées par Peña Nieto ou des appartements d’Angelica, dont
l’un à Miami (estimé à 3 millions de dollars). Elle viendra alors devant
les caméras, croyant faire pleurer dans les chaumières en jouant
l’offensée, la femme honnête que l’on se permet de soupçonner et à qui
l’on ose demander des comptes (mais aussitôt ridiculisée sur les réseaux
sociaux, son intervention étant rebaptisée « la dernière
telenovela Nous
les riches, vous les prolos »). Elle expliquera au bon peuple avoir
travaillé dur toute sa vie, afin de constituer un patrimoine pour ses
enfants, oh oui si dur que, pour la seule année 2010, Televisa — la
chaîne dont on dit qu’elle a « fait » président son mari — lui a versé
88 millions de pesos (7 millions de dollars), non sans lui faire don, de
surcroît, d’une autre maison d’une valeur de 26 millions de pesos.
Arrêtons ! C’est plus qu’il n’en faut pour signifier l’essence du
pouvoir : la parfaite collusion des fonctions politiques, des milieux
d’affaires et des grands médias. Certes, il semble encore manquer
l’ingrédient du négoce illicite. Mais ce lien-là est suffisamment
incarné par le maire d’Iguala qui, il y a deux mois encore, avait
beaucoup d’amis haut placés et devait être donné en exemple d’une
magnifique ascension sociale. Vue d’en-bas, l’obscénité est absolue.
Entre les deux Mexique, l’écart est abyssal. N’est-ce pas alors ce qui
peut encore rester de la nation qui vole en éclats, construction
imaginaire pulvérisée par cette
étrangeté radicale entre deux mondes, dont il devient patent qu’ils n’ont strictement rien en commun ?
Y a-t-il alors, ces temps-ci, au moins une institution qui se sauve du
désastre ? Sûrement pas les partis, tous impliqués, à commencer par
celui qui se prétendait de gauche, le Parti de la révolution
démocratique, sous les couleurs duquel ont été élus le maire d’Iguala et
le gouverneur du Guerrero (à ce jour unique fonctionnaire de haut rang à
avoir été contraint à la démission), et dont l’implosion a été encore
accélérée par la démission de Cuauhtémoc Cardenas, son fondateur et
« leader moral ». Sûrement pas la justice, à commencer par la Cour
suprême, dont les magistrats ont dû considérer que leurs plus récentes
décisions, comme la libération des paramilitaires impliqués dans le
massacre d’Acteal et le rejet d’une consultation populaire sur la
réforme énergétique, méritaient récompense et n’ont pas hésiter à faire
passer leurs salaires au-dessus de la barre des 500 000 pesos par mois,
ce qui leur permet de percevoir à peu près en un jour ce que le salaire
minimum permet de gagner en un an. Sûrement pas l’armée, au prise avec
le scandale de Tlatlaya, où, en juin dernier, vingt-deux personnes ont
été exécutés par des soldats, non pas durant un affrontement comme
voulait le faire croire la version officielle, mais après qu’elles se
sont rendues, comme l’a montré une enquête journalistique tardivement
confirmée par la Commission nationale des droits de l’homme. De plus,
une armée qui est amenée à déclarer que ses officiers intermédiaires
agissent de leur propre initiative est-elle encore une armée ?
★
Ainsi, ce qui se révèle dans le présent contexte, c’est une véritable
dissolution des
institutions étatiques, dont la fermeté des parents d’Ayotzinapa est
comme le vecteur. Le sol de la crédibilité et de la légitimité se dérobe
sous les pieds de tous ceux qui incarnent les institutions. Le pouvoir
est encore là, mais il apparaît sans fondement. La question est alors la
suivante : que se passe-t-il lorsque les policiers, les juges, les
hommes politiques sont vus tout bonnement comme des criminels et des
voleurs, ou à tout le moins des menteurs et des incapables ? « Quand
c’est le représentant du droit, politique, policier, juge, qui est passé
dans le camp du crime et qui sert l’injustice », ainsi que le note un
sociologue qui ne passe pas pour un agent de la déstabilisation
révolutionnaire (Alain Touraine) ? Quand on ne parvient plus à
distinguer l’État des mafias, comme le titre un journal qui ne passe pas
pour une feuille de propagande militante (
Le Monde) ?
C’est alors le moment d’un choix. Il y a ceux qui optent pour la
politique d’en-haut et considèrent qu’il faut restaurer la crédibilité
des institutions et refonder l’État de droit. Et il y a ceux qui pensent
qu’une autre conception du politique est possible, et que, pour cela,
il faut regarder en-bas. Les parents d’Ayotzinapa l’ont dit avec force à
San Cristóbal de Las Casas : « Ceux dont on n’a plus besoin, ce sont
les autorités gouvernementales et les institutions de l’État qui ont
démontré une incompétence, une corruption et une impunité totales. Pour
nous, ils ne servent plus à rien. » Et ils en tirent les conséquences,
décidant de se livrer à une enquête indépendante et de prendre en main
eux-mêmes la recherche de leurs enfants, quitte à se risquer dans des
zones contrôlées par les narcos, où la police fédérale avoue ne pas oser
s’aventurer. Quitte à s’armer pour le faire.
Si l’on ne croit plus dans les autorités, si elles sont en cours de
dissolution, alors il s’agit de « faire par nous-mêmes », comme l’a
exprimé l’un des étudiants rescapés de la nuit du 26 septembre,
précisant que l’enjeu était bien plus profond que de savoir si Peña
Nieto allait partir ou non. Faire par soi-même, c’est ce que les
habitants du Guerrero entraînés dans la lutte par l’abjection d’Iguala
tentent maintenant de mettre en œuvre. Le 29 novembre, cinq conseils
municipaux populaires ont été mis en place, notamment à Acapulco, et une
vingtaine d’autres devraient suivre. Une telle initiative peut
s’appuyer sur une expérience importante dans l’État du Guerrero où ce
qu’on appelle la « Police communautaire », notamment au sein de la
Coordination régionale des autorités communautaires, a depuis près de
vingt ans permis de protéger les régions concernées des trafiquants de
drogue mais aussi de mettre en place des instances de justice et des
formes d’organisation autonomes.
Nous gouverner nous-mêmes ? Comme l’ont dit les zapatistes, le 15
novembre à Oventic, « la transformation réelle ne sera pas un changement
de gouvernement ; mais de relation, dans laquelle le peuple commande et
le gouvernement obéit ». Il s’agit par-là de transformer radicalement
la nature des tâches de gouvernement et la manière de les réaliser. Mais
— et c’est sans doute ce que le « faire par nous-mêmes » exprime de
manière particulièrement ample — la question des formes de gouvernement
ne saurait être dissociée du fait, essentiel, qu’il s’agit d’organiser
les formes de vie
qui sont les nôtres, celles des communautés, celles qui permettent à tous de mener une vie digne.
Expliquant la formation des conseils municipaux populaires, l’un de ses
promoteurs indique : « La politique n’est pas l’affaire de quelques-uns.
Nous disons un non clair et net à la politique liée à l’État. Il y a un
autre type de politique que nous pouvons appliquer nous-mêmes, la
politique d’en-bas, celle des gens ordinaires » (
La Jornada, 1
er décembre
2014). Et cela, ajoute-t-il, répond à une impérative nécessité que
chaque parent, chaque étudiant d’Ayotzinapa peut résumer de façon
extrêmement simple : que jamais ne se reproduise ce qui s’est passé le
26 septembre, à Iguala.
★
Ce que les zapatistes avaient exprimé le 21 décembre 2012, le « jour de
la fin du monde », semble trouver toute sa pertinence aujourd’hui. Il
s’agit d’écouter le sens du moment que nous vivons, quand le monde du
pouvoir se délite, tandis que le monde d’en-bas resurgit. Il dépend de
nous d’entendre et de faire résonner la force de ce moment, de ne pas
permettre que le monde d’en-haut, en s’effondrant, étouffe et détruise
ce qui, en-bas, veut naître et grandir.
Le Pouvoir a fait disparaître les étudiants ; maintenant, c’est à lui de disparaître.
1er décembre 2014
Jérôme Baschet
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